dimanche 17 septembre 2017

Je suis partie en vacances récemment, je n’avais pas pris mon ordinateur car les vacances, d’après l’acception usuelle de ce terme, désignent une période pendant laquelle on ne travaille pas. Sauf que j’ai complètement raté mon coup, cerveau en ébullition chaque soir. Résultat, j’ai passé mes nuits à écrire et mes journées à dormir, j’ai raté la visite du plus grand monastère de la chaîne des Balkans et je suis rentrée avec un bronzage excessivement discret, pour ne pas dire invisible. Mais en contrepartie, j’avais dans ma valise du retour un carnet de notes bien dodu, bien joufflu, tout débordant d’idées claires et sautillantes. Ensuite, il n’y avait plus qu’à mettre au propre. Le pied : comme si quelqu’un avait travaillé à ma place, que je n’avais plus qu’à jouer à l’assistante qui rédige un rapport sur la base des lignes directrices données par la patronne. Naturellement, l’assistante fignole, affine, cisèle ; mais la conception, les grands choix, le territoire, les intentions, l’architecture, tout ça est déjà à disposition, elle se contente de tirer sur les fils. Du prochain roman, il va sans dire. 

Mon cœur se cabre, quelques secondes il reste en gare tandis que mon corps déjà à toute allure est propulsé sur les rails, puis l’organe me rattrape et je respire à plein poumons, dans mes poumons du dos et sans bouger le ventre, c’est ma prof de Pilates qui m’a appris. (Post-it trouvé sur mon bureau : concerne le moment où j’ai trouvé l’architecture de R4.)

Pilates, c’est un peu la révélation du moment. Sport, discipline, plutôt discipline, je voulais faire du sport cependant j’ai trouvé une discipline, et au fil des semaines Pilates est devenu à la fois la métaphore et le modèle, la matrice, l’horizon de tous mes efforts, de toutes mes recherches. Parce que Pilates c’est l’endurance et le centrage, c’est la maîtrise et la puissance, mais une puissance fluide et profonde, qui ne brutalise pas, qui ne maltraite pas. Un contrôle doux, l’ambition sans la crispation. Chaque fois que je me heurte, que je me cogne, que c’est dur ou poisseux, Pilates m’est d’un si grand secours, je me porte secours avec Pilates. Qui m’aide et me guide. Qui me dit voici la posture mentale, voici le rapport à soi et au monde. Qui me dit résiste, résiste, accroche-toi, oui ma grande accroche-toi, résiste et déploie, ouvre et irradie, drape-toi, englobe-toi d’une pensée grande et transversale qui inclut d’infinis réglages, d’infinis détails, décompose et recompose, développe et enveloppe, songe aux détails et songe à l’ensemble, vois les infimes parties et vois le tout, et jamais ne lâche le centre, ne force pas, ne contracte pas mais conserve la tension, la légère tension, tiens et maintiens, c’est le centre, n’oublie jamais ton centre, tu es ton centre, puise ton énergie dans ton centre, tu es puissante, tu peux tout, tu survivras à tout, tu peux arriver partout. Bref, Pilates c’est trop bien, je suis fan.

C’est une grande feuille comme un paysage, il y a des crevasses, je soulève les bords de la crevasse, je tire ça fait mal, un peu mal, comme quand on tire sur une plaie, sur les bords d’une plaie. (Post-it trouvé sur mon bureau : aucune idée de ce dont ça parle.)

Sinon, j’ai cassé, les unes après les autres, et bien sûr involontairement, toutes mes tasses à double paroi en verre. C’est une immense tragédie. 

mardi 18 octobre 2016

[écrit en 2011 ou 2012 – pour les orphelines]

As-tu, toi aussi, d’un côté cette sensation que l’amour, le couple, sont les choses les plus importantes de ton existence, que tu pourrais mourir par amour, pour un amour, que tu es excessive, passionnée, toute entière habitée, que ton amour est toute ta vie, ta famille, précisément parce que tu n’as pas de famille, et de l’autre, pourtant, d’une manière tout aussi certaine, l’idée que tu existes d’une manière totalement indépendante, à la façon d’un homme, que l’essentiel est ailleurs, l’essentiel est dans le travail et l’écriture, et que rien d’autre de véritable et d’authentique n’existe ? 

De là l’idée que l’amour peut s’effondrer, et toi avec, mais que pourtant, toi toujours, toi la même, tu resteras, ce qui restera sera le socle de ta personne, ce socle qui ne vit que pour lui-même, qui se satisfait de lui-même, pour qui seuls comptent le travail et l’écriture ?

As-tu, toi aussi, la sensation d’être à la fois une femme, prête à fusionner comme on nous l’a si bien enseigné, l’amour romantique et la fusion sont des histoires de femmes qui s’oublient et se fondent en l’autre n’est-ce pas, et à la fois un homme, qui existe seul, debout, fort, indépendant, tout entier tourné vers la création, la construction ? 

La gloire des hommes, le bonheur des femmes, je veux les deux, mais à choisir, ce qui reste, ce vers quoi je tends, c’est la gloire ; si l'amour m'épluche, ce qui reste, c'est moi en armes, moi en guerrière, prête à conquérir le monde. 

vendredi 2 septembre 2016

Le 28 janvier 2014, date de la précédente note, je n’avais manifestement pas encore trouvé l’architecture du roman à paraître prochainement. Puis je me suis révolutionnée de l’intérieur et j’ai opté pour un tournant narratif. Un début, une fin, avec une histoire entre les deux. Je n’aurais pas cru. Que je voulais ça. Que j’en étais capable. Que j’allais adorer le faire. C’était comme confectionner un cadeau géant avec plein de surprises dedans. 

mercredi 29 janvier 2014

L’autre jour j’ai pensé : ajouter des repères temporels ce serait bien. Parce que des fois situer l’action (enfin l’action) cela clarifie les choses. Or plus le cadre est cadré plus on peut faire n’importe quoi à l’intérieur. Du moins c’est ma théorie. 

J’ai posé la question à un éminent spécialiste. 

Moi : Dis, que penserais-tu d'un roman avec des dates au début de chaque chapitre, mais dans un ordre anti-chronologique ? Genre 23 octobre, 12 avril, 18 mai, 24 octobre, etc.  
Lui : Rien.  
Moi : Ce serait comme s’il n’y avait pas de dates c’est ça ? 
Lui : Oui. 
Moi : Tu ne te dirais pas, tiens, le 24 octobre c’est après le 23, ce que je lis maintenant doit être la suite de ce que j’ai lu au début ?
Lui : Non. 
Moi : Et si du coup tu ne comprenais rien à l’histoire, tu ne reviendrais pas en arrière pour vérifier les dates, essayer de reconstituer les événements ? 
Lui : Dans un cas comme ça je lâche le livre. Enfin si c’est le tien, je me force pour être gentil, mais sinon, je laisse tomber. 
Moi : Et s’il y avait des couleurs en plus, par exemple 18 septembre aubergine, 3 mai indigo, 18 décembre magenta, cela ne t’intriguerait pas ? Tu n’y verrais pas une référence à des mondes parallèles qui… 
Lui : Non. 

Sinon j'ai aussi pensé à utiliser les échecs. Chaque chapitre serait une case, et le livre se présenterait de manière à ce que, un chapitre après l’autre, on soit en train de retracer les coups d’une partie célèbre se terminant par un pat. (Le pat faisant office de subtile chute.) On se déplacerait ainsi à la fois sur l’échiquier et dans le temps. Naturellement, le texte pourrait aussi se lire d’une autre manière, de a1 à a8, puis de b1 à b8, et ainsi de suite, et cette seconde lecture éclairerait la première d’une troublante lumière. Sauf que j’ai réalisé, il était temps, que ces joueurs, là, dans leurs compétitions internationales, non seulement ils n’utilisaient pas toutes les cases de leur échiquier, mais qu’en plus, il leur arrivait, la chose n’est pas rare du tout, de repasser plusieurs fois par la même case. Du coup, c’est mission impossible, mon truc. À moins bien sûr d’inventer une partie sans aucune capture, une sorte de ballet coopératif où les deux camps s’éviteraient soigneusement et auraient comme unique objectif de visiter une fois, et une seule, chacune des cases de l’échiquier, mais franchement c’est au-dessus de mes forces. Puis j’ai comme l’intuition que, comment dire ? Bref, pour l’heure le problème reste entier, quel suspens.

(Il y a des gens qui sont vraiment très unifiés. Je ne comprends pas comment ils font.)  

À part ça, j'ai découvert que les abeilles étaient capables d'abstraction. 

vendredi 8 novembre 2013

J’ignore si les gens qui passent par ici écrivent, s’ils écrivent des trucs volumineux, s’ils écrivent leurs trucs volumineux sur un Macintosh, cela fait un certain nombre de conditions à remplir nous sommes d’accord, mais donc, si vous avez coché toutes les cases du formulaire sachez qu’il existe un logiciel drôlement fonctionnel, tellement fonctionnel que je vous le recommande vivement. Parce que Scrivener, c’est son nom, il est intelligent : il a compris qu’un roman, ça ne s’écrivait pas dans l’ordre. Genre un chapitre après l’autre. Ni dans le désordre. Genre un chapitre après l’autre, mais en commençant par le milieu ou par la fin. Non non non. Un roman, du moins par ici, cela s’écrit de partout, en même temps. Un roman est une galaxie dans mon cerveau cosmique tout est connecté, et partant de là il est évident que j’ai besoin de pouvoir utiliser 178 fichiers de manière simultanée. 

En effet, ce que je modifie d’un côté, ça modifie aussi l’autre côté - une grande machine avec des roues dentées, tout ça. Et l’intégralité de ce bordel dans un seul gros fichier, ce n’est pas possible, en plus Word, et même Nisus, et même Open Office, vous voyez j’en ai essayé des alternatives, eh bien les gros fichiers, paf, ils explosent. Oui oui oui. Quant à moi, j’ai juste envie de vomir à force de faire défiler 300 pages toutes les cinq minutes, j’ai toujours eu un penchant pour l’épilepsie, que je ne désire pas forcément cultiver par la pratique intensive de l'apnée informatique. Or avec Scrivener, clic clic clic, on ne fait pas défiler mais on clique, c’est tellement plus doux et reposant. Parce que Scrivener, il réfléchit en termes de projet. Vous ouvrez votre projet, et il vous donne accès à une bibliothèque de fichiers. Bibliothèque infinie. Et néanmoins très organisée, si tel est votre souhait. C’est forcément votre souhait, être organisé est le souhait de tout le monde, nous écrivons pour organiser, écrire c’est organiser. Scrivener, donc, est l’outil idéal contre la crise de nerfs : les morceaux sont séparés, mais ensemble. En plus, il ne plante pas. Jamais. Même avec ses 178 fichiers ouverts en même temps. Il ne bouge pas. Il résiste, stoïque. Tranquille. Même pas ralenti. Rien. C’est un roc, vous pouvez vous appuyer sur lui. Il est rassurant. Il a un mode plein écran qui est très confort. Et tout plein de fonctions très pratiques. Que je n’utilise jamais, mais qui sont formidables, j’en suis convaincue. Il n’est pas très cher. Il est moins cher, en tout cas, que votre ordinateur. Ordinateur que vous ne fracasserez plus contre le mur. 

(Je n’ai pas été rémunérée pour écrire ce billet mais je suis tout à fait ouverte à la corruption rétroactive.) 

lundi 14 octobre 2013


Un, deux. J’essaie de me rebrancher dring c’est l’heure de sortir de sa jachère les forces ennemies objectent il est un peu tard tout de même vive la dialectique mes doigts tendus écarquillés allo c’est la bouilloire au bout du fil aucun grillage ne m’obstacle plus on ne comprend rien pas vrai : je m’étire. 

Toute la semaine j’ai rangé l’intérieur de mes tiroirs ce qui m’a pris toute la semaine comme le début de la phrase le suggérait déjà, coucou ceci était une intervention du lutin surligneur. Ranger l’intérieur de mes tiroirs est un acte de grand courage j’aimerais attirer l’attention sur ce point, en effet le ratio efforts fournis / bénéfices visibles est nul puisque sauf à passer mes journées à ouvrir puis refermer mes tiroirs pour en contrôler le contenu je dois pour me réjouir de ce nouvel état d’harmonie heureux mais caché convoquer à mon esprit sa très imaginaire représentation, chouette tout est bien empilé aligné classé les post-its regroupés par couleur et les stylos par fonction qu’est-ce que je suis contente même si je ne vois pas tout ça, il faut une grande capacité d’abstraction pour se satisfaire de la pure idée de l’ordre sans l’avoir sous les yeux. Et pourtant. Et pourtant a contrario le bordel interne de mes tiroirs est extrêmement angoissant, savoir qu’il suffit d’en ouvrir un pour que tout s’effondre qu’une cascade de papiers tombe en vrac au sol ou pire dans l’espace qui sournoisement sépare le fond du caisson de bureau et le rebord des tiroirs me terrorise, je n’en fais pas l’expérience mais je sais, je sais que la désorganisation est là tapie et saisira la première occasion pour me sauter à la gorge.

En d’autres termes le désordre à l’intérieur de mes tiroirs me tient à bonne distance du projet de les manipuler, tandis qu’en corollaire le rangement emporte avec lui un déverrouillage mental, l’empêchement tombe le contact est rétabli, interagir avec les tiroirs fait de nouveau partie du verdoyant champ des possibles, même s’il n’y a pas de rapport de cause à effet automatique il ne faut pas rêver non plus. Or dans lesdits tiroirs il y a des trucs écrits qu’il conviendrait de relire dans l’espoir fou si entretemps je ne suis pas enfuie en courant de les transformer en quelque chose comme des trucs écrits mais sérieusement, pas juste cher journal hier j’ai écrasé un escargot par mégarde ; voilà nous y sommes.

Toute la semaine j’ai préparé mes sangles ajusté mes jambières renforcé à coups de latex les bandes de mon élastique, est-ce que je suis prête.

D’une certaine manière, précision superflue comment cela pourrait-il se passer autrement que d’une certaine manière, je suis libre.

Allez courage. 

dimanche 10 juin 2012

Je suis dans l’avion et je souffle enfin et de ce souffle enfin je pourrais aussi bien ranimer mon blog me dis-je dans l’avion en soufflant enfin, c’est ce que j’ai écrit avant de prendre l’avion en m’imaginant dans l’avion tandis que dans l’avion objet du monde que les humains s’accordent usuellement à qualifier de réel je me suis contentée de lire Psychologies Magazine, c’est beaucoup plus intéressant que je ne l’aurais imaginé.

Partie, donc, je suis, ce n’est pas une métaphore mais un constat, qui n’est pas neutre cependant, cela implique, attention indice, qu’il ne s’agit pas d’un retour mais d’un voyage, je ne suis pas rentrée d’où je venais, je suis temporairement déplacée. En d’autres termes, je suis pour l’heure absente d’ici et présente là-bas, vous noterez que ces deux propositions sont indissociables puisque disparaître d’ici sans apparaître là-bas ou apparaître là-bas sans disparaître d’ici est impossible sans tour de magie, sauf que précisément, du fait de ladite opération à double face précédemment décrite l’ici devient là-bas et vice et versa, c’est complètement dingue n’est-ce pas.

Je suis ici, dans mon ici, et vous, vous êtes là-bas, dans mon ici antérieur, raison pour laquelle vous ne devez pas dire ici pour ici, tandis que moi, j’en ai le droit, c’est la différence fondamentale entre vous et moi, être ici me donne le privilège irréfragable de qualifier l’ici d’ici, oui je suis un peu lourde avec mes blagues sur l'indexicalité, et mon ici, c’est Cluj qui m’accueille en mission Stendhal pour un mois, il reste 16 jours avant que la ville ne redevienne un vulgaire là-bas comme une citrouille.

Le contrat dit, j’apporte mon concours aux actions menées par le Réseau culturel français à l'étranger tout en travaillant sur mon projet d’écriture, et le contrat dit la vérité mais pas toute la vérité, car dans sa grande sagesse il a considéré qu’il serait inutile de faire à l’avance la liste de tous les gâteaux à la crème que j’allais manger une fois sur place étant donné que je m'en charge bien volontiers, cette activité d'inventorisation pâtissière étant au demeurant nécessaire à mon bien-être psychologique et donc à l'avancée de mon texte. 

Mon texte, ou plutôt mon enquête (c’est la même chose) dans la mesure où je ne suis pas ici pour écrire à proprement parler, ce n’est pas une retraite mais un séjour pour se documenter ou nourrir un travail en cours, c’est-à-dire recueillir des données factuelles ou s’auto-exposer à des situations susceptibles d’engendrer une recomposition mentale de nature à favoriser le repassage du linge de cerveau.    

Je suis ici et j’enquête. Je respire l’air de Cluj. J’écoute ce que les vieux messieurs chuchotent dans les cimetières. Je m’achète des robes criardes aux broderies scintillantes. Je visite des monuments historiques pour comprendre ce qu’est un monument historique. J’observe les gens et je leur pose des questions et je note leurs réponses mais aussi et surtout je note comment mon esprit ainsi confronté à leurs réponses réagit ce qui ensuite me permet de mettre à jour mes connaissances concernant le contenu de mes pensées. 

Si je ne me lasse pas de dire ici, je suis ici, c’est qu’être ici est indescriptiblement précieux en soi, ce n’est pas un ailleurs par rapport à mon ici antérieur mais un ici à part entière, je ne fuis pas, je vais à la rencontre de. Et de quoi, et de quoi, on le saura plus tard, méthodologiquement parlant c’est une enquête tautologique : j’enquête ici pour comprendre pourquoi j’enquête ici, ma grand-mère est déjà furieuse. 

mardi 5 juillet 2011

(En attendant les bouffons, une lettre de ma grand-mère.)

"La vérité, c’est qu’ils ne croyaient pas, non, ils ne croyaient pas que ces gens, là-bas, si loin, comment dites-vous qu’on les nomme, déjà, c’est terriblement compliqué tous ces termes bizarres, ces consonnes qui s’entrechoquent, pourraient brusquement éprouver l’envie de, comment dire, d’avoir une opinion.

Naturellement, dans l’absolu, avoir une opinion, c’est bien.
Là n’est pas la question.

Ainsi, vous-mêmes, en France, vous pratiquez beaucoup : des pensées, des idées et des opinions, vous en avez à la pelle, au point même que vous faites régulièrement procéder à la mesure de vos opinions au moyen de sondages d’opinion, des fois que vous ne seriez pas bien au courant du contenu de vos propres opinions, ce qui vous permet ensuite d’émettre une opinion sur vos propres opinions et de produire ainsi des méta-opinions. C’est dire si vous êtes des spécialistes.

Toutefois, pour ces gens avec leurs chèvres, leurs montagnes rocailleuses, leur huile d’olive parfumée, leur coeur simple et leur hospitalité légendaire, est-il bien adapté, est-il bien raisonnable de se piquer tout d’un coup d’avoir une opinion ? C’est beaucoup de travail et de responsabilités, une opinion, cela nécessite de solides compétences en gestion de crise, en conduite du changement, en maîtrise de la nouveauté, ne faudrait-il pas qu’ils commencent avant toute chose par apprendre à ordonnancer correctement leurs consonnes ?

Alors on se réjouit, on se félicite, que ces messieurs-dames de l’étranger se soient soudainement dotés d’une opinion et aillent jusqu’à prendre la peine de l’exprimer publiquement est proprement formidable et aussi très mignon, on dirait nous quand nous étions petits. Mais tout de même, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi se réveiller maintenant ? Est-il bien prouvé qu'ils n'étaient pas mieux dans leur régime autoritaire ? Et puis ce terme de révolution, n’est-ce pas un tantinet exagéré, tout de suite les grands mots, ont-ils pris la Bastille, avec leurs chèvres ?

Bien sûr, ils n’osent pas le dire ouvertement, cependant moi je peux le dire, ma chère, à 86 ans je peux bien dire ce qui je veux, qu’ils viennent me chercher, tu sais que nous sommes de nouveau sur écoute, avons-nous jamais cessés d'être sûr écoute, qu'ils viennent me chercher, donc, je mettrai mes patins à glace sur ma tête en guise de couronne et prendrai mes yaourts au pavot pour me tenir compagnie, qu’on m’interne, qu’on m’enterre, c’est la même chose à mon âge, mais qu'on ne m'empêche pas de dire qu'à leurs yeux, ce n'est rien d'autre qu'un joli spectacle, un printemps folklorique et divertissant.

C’est comme ici, quand le régime est tombé, mais est-il vraiment tombé, qui a vraiment cru, qui a vraiment eu confiance en nous, et qui s’est soucié de ce que nous allions devenir ? Les petits pays sans pétrole ne suscitent qu'un intérêt distrait, je prie chaque jour pour me réincarner en princesse saoudienne. Et aujourd’hui que de nouveau nous avons décollé de la réalité, que les brides de nos chiens ont été rompues tandis que nous dérivons jour après jour vers le royaume monstrueux de nos fantasmes, qui s’en inquiète ? Personne, ou si peu, et je vais te dire pourquoi : nous reprenons simplement le chemin qui a toujours été le nôtre.

Car si nous sommes un jour entrés en dictature, et que cela a duré un certain temps, c’est que nous l’avions bien cherché. Nous étions forcément un peu idiots. De faible volonté. Légèrement consentants. Pour qu’un régime fonctionne, il faut bien que tout le monde y mette un peu du sien, que tout le monde coopère, vois-tu. On ne peut pas tout mettre sur le dos des dictateurs, c’est aussi une affaire de tempérament national. Nous avons été des filles en jupe qui ne crient pas assez fort et nous n’avons rien appris, puisque désormais nous nous promenons chaque soir vêtues des tenues les plus aguicheuses dans les ruelles sombres de la capitale. Et lorsqu’il sera trop tard, ici comme ailleurs, il est déjà trop tard d’une certaine manière, ils diront, eh bien voilà, ce sont toujours les mêmes qui ne savent pas se tenir convenablement, la liberté était un jouet bien trop luxueux pour leurs mains de paysans.

Quant aux militaires qui tirent sur les manifestants, cesse de t’offusquer comme une oie stupide et laisse faire le cours des choses : affirmer je préfère mourir plutôt que de vivre dans ces conditions, voilà la définition de l’authentique esprit révolutionnaire. Fausser les données de l'expérience ne serait pas rendre service à ces gens. Et si au final, ils rentrent chez eux et rangent leur opinion mal dégrossie au placard, c’est qu’au fond, leur régime leur convenait parfaitement. Tout comme à ceux qui les regardent."

lundi 30 mai 2011

J’étais il y a quelques jours chez Veinstein, qui m’interrogeait sur l’humour, écrire des textes drôles chère mademoiselle n’est-ce pas une discrète manoeuvre pour essayer de vous faire aimer. Euh. Peut-être. Euh. Je ne sais pas. Pour m’occuper, car il faut s’occuper toujours l’oisiveté c’est mal et pendant un blanc à la radio c’est encore pire, j’entreprends d’examiner la peluche de laine noire qui se trouve sur la table devant moi, une peluche de laine comme c’est intéressant, ainsi l’invité précédent portait un pull, mais un pull c’est bien trop chaud pour la saison, il est hypocondriaque très certainement, de plus le choix du noir prouve son côté sombre et torturé, sans parler de ce verre d’eau qui est encore plein, c’était son verre il n’y a pas touché par peur des microbes assurément, une peur panique, ah oui, l’entretien, l’humour, pardon : oui bien sûr vous avez sans doute raison, vous avez nécessairement raison puisque vous le dites, j’aimerais tant que vous gardiez un bon souvenir de moi je ne veux surtout pas vous contrarier, besoin d’être aimée, disiez-vous ?

Bon, en vérité, je dis parler en vérité comme on dirait juger en équité, je n’en sais rien, je ne sais rien dire sur l’humour, rien dire d’intéressant, rien dire qui n’ait déjà été dit — le décalage, la mise à distance, les normes mises en évidences quand on les retourne ou qu’on les déforme, tout ça, tout ça. Et encore, ce serait expliquer par leurs éventuels effets des intentions dont précisément j’ignore la nature exacte, et même que je soupçonne de ne pas être des intentions mais plutôt quelque chose comme j’aime bien glousser toute seule devant mon écran cela me procure de grandes sensations de satisfaction. Surtout, le grave problème que posent ces jolis petits discours explicatifs, c’est que parler sérieusement, ou plus exactement avec gravité, je précise car le sérieux n’est pas la gravité est la phrase qui m’a permis de renoncer à mon grandiose projet d’écrire le pendant littéraire du requiem de Ligeti au lieu de Vous serez mes témoins, parler avec gravité donc, de ce que c’est que de faire la mariole dans sa tête, et de pourquoi s’en passer ce serait pire que ne plus jamais manger de fruits à coques, et de pourquoi ce n’est quand même pas tout à fait réductible à l’action poser des peaux de bananes mentales sur le chemin du lecteur, eh bien c’est un brin gênant, trouve-je. Même pire que gênant : c’est tout pourri.

Épistémologiquement parlant, s’entend. Car les blagues, ça ne s’attrape pas avec un discours sérieux, ça ne rentre pas dedans à cause de la forme des cases, qui ne correspond pas. Naturellement, on pourra toujours en décrire les mécanismes, les procédés, les ficelles, au moyen d’un discours parfaitement dépourvu d’humour ; mais mettre en lumière les motivations à l’oeuvre, ce qui était ici le point de départ, cela suppose d’avoir l’amabilité de bien vouloir faire le déplacement sur le terrain. A contrario, vouloir comprendre depuis l’extérieur, non seulement c’est complètement vain, mais en plus, c’est atrocement vulgaire : au mieux, ça fait positiviste égaré, au pire, dieu tout puissant qui croit connaître les tréfonds de votre âme.

Mais de toute manière, habitée ou non par le saint esprit de la causticité, je n’ai rien à répondre à la question, ce qui est très embarrassant vu que la règle générale stipule il faut toujours tout justifier sinon c’est qu’on est une ratée qui n’est même pas au courant du contenu de son propre cerveau. Et donc, chez Veinstein, partant de là c’est-à-dire de nulle part, j’en suis venue, je ne sais plus exactement comment, à parler des bouffons — je suppose que, dérivant en pleine mer cérébrale à la recherche d’un truc intelligent à dire, je me suis accrochée à la première île venue, et là, j’ai dû voir l’île des bouffons, voilà, ça arrive à tout le monde, et d’ailleurs dans mon cas ça s’explique très bien dans la mesure où j’ai été il y a un mois ou deux complètement obsédée par le sujet, je voyais des bouffons partout et voulais absolument comprendre ce que c’était exactement que cette figure, et c’est a priori le moment où l’on comprend que ces quatre paragraphes n’étaient rien d’autre qu’une petite introduction : j’avais pris tout plein de notes sur les bouffons, que voici donc, je suis bien contente d’avoir réussi à les caser quelque part.

(En fait, non, ne les voici donc pas tout de suite, ça fait deux semaines que ce billet traîne et je n’ai toujours pas trouvé le temps de les mettre en ordre, ces notes, c’est qu’elles sont tout de même un peu coquettes et n’aiment pas l’idée de sortir complètement décoiffées, donc ce sera pour le prochain billet, qui pour une fois sera peut-être mis en ligne moins de six mois après le précédent ; je crois bien que c’est ça le principe d’un blog, faire court et souvent plutôt que long et rarement, je pense que j’ai un peu de mal avec ma réadaptation, mes billets en préparation sont nombreux mais très inachevés.)

lundi 2 mai 2011

Je suis outrée de lire Justice est faite et de l’entendre répété par les médias français sur un ton neutre  et dépourvu de toute forme d'interrogation ou de recul comme s’il n’était pas éventuellement possible d’imaginer que l'homicide volontaire par des forces spéciales  d'un individu suspecté de certains crimes ou encore exécution sommaire ne constitue pas précisément le symbole éclatant de la justice au sens qu’on donne usuellement à ce terme dans un État de droit. 

mercredi 13 avril 2011

Notes du mois de mars  

Je pense le moins possible à la sortie du livre, mais il est tout de même difficile de faire totalement abstraction. D’un autre côté, pourquoi vouloir faire totalement abstraction d’un événement à l’organisation duquel j’ai activement participé ? Pour l’heure, nous n’avons pas réussi à adopter une ligne de conduite claire, et les débats sur la question ont été ajournés.  

Un auteur qui me racontait, on me reproche de proposer dans mes livres un monde noir, un monde triste et déprimant. Et moi, oui mais justement, c’est dans le livre, la noirceur est dans le livre, tu prends en charge la noirceur, dans le réel elle est généralement diffuse, impalpable, et toi, porte-manteau, tu proposes une narratrice qui l’incarne, qui l’assume pleinement. C’est ton travail d’écrivain, et ça n’a rien à voir avec de la propagande pour un monde désespérant. On est toujours tellement intelligent quand il s’agit de donner des conseils aux autres disait ma mère.

Je viens de relire le début de l’un de mes projets de roman. C’était supposé être un machin narratif, une sorte de thriller. Mon roman narratif. Il y a en fait 15 lignes qui tiennent la route. Le reste : au secours.

En chemin vers le salon du livre, je relis le Joueur d’échecs. Parce que c’est un petit livre, que j’avais un petit sac, et que c’était le seul livre qui rentrait dedans. Comme quoi, les choix de lecture, ça tient aussi à ça. Si j’étais une véritable lectrice, je choisirais mes sacs à main en fonction du format des livres que je souhaite lire, et non l’inverse.

La porte d’entrée de mon appartement me surveille et me persécute en permanence, même quand je me place en dehors de son champ de vision son regard inquisiteur ne me lâche pas. Que faire ? La fuite est toujours possible, mais compliquée, et on perd toujours quelque chose dans la fuite.

Je suis mal à l’aise, je ne suis pas assez combative, je vois des attitudes intéressées partout, et inintéressées également, c’est-à-dire que selon le degré d’intérêt que vous présentez, on s’intéresse ou l’on se désintéresse de vous, et en ce qui me concerne je présente assez peu d’intérêt, il n’est pas facile d’être intéressante quand on est surveillée toute la journée par sa porte d’entrée, tout est calculé, je joue le jeu, le je joue mal, je le subis cependant je le joue tout de même, c’est l’information pertinente, céder n’est pas consentir mais qui ne dit mot consent.

J’ai été terrorisée, durant les semaines précédentes, par l’idée d’un livre à écrire que pour des raisons de politique intérieure je ne veux absolument pas écrire. Depuis que j’ai décidé qu’éventuellement il était envisageable de peut-être l’écrire malgré tout du moment qu’ensuite je me promenais en perruque derrière un journal, ça va beaucoup mieux. Comme après un braquage : allo docteur c’est pour annuler le rendez-vous ce ne sera pas nécessaire, mes crises d’angoisse ont complètement cessé depuis je me suis acheté un gilet par-balles.

Mon record personnel à Bubble Trouble est de 748 003. Il y a eu une compétition internationale, dont le lauréat a obtenu 6 374 065 points. Toutefois, le dernier classé est à 777 715. Cela paraît à ma portée.

Je lis beaucoup, je parle peu.
Je m’introduis dans la tête des gens, puisqu’ils ont eu l’imprudence de laisser traîner leurs pensées dans des livres, et je collecte des renseignements sur eux.
Tout peut se lire comme un document autofictionnel.
Exemple : un essai est aussi un roman dont le personnage principal est un universitaire (qui porte le même nom que l’auteur du roman) qui a écrit un essai. L’auteur du roman nous donne à lire cet essai (qu’il a écrit en imaginant quel genre d’essai pourrait écrire son personnage) afin de nous dire quel genre de personnage est le héros de son roman. 

Les jours où je n’ai pas raté ma vie sont rares comme les corbeaux blancs, mais ils existent, mais ils se font rares, écrire deux mais à la suite n’est-ce pas une faute de syntaxe, et puis toutes ces virgules, j’y vois comme le signe d’un inquiétant embourgeoisement discursif, sans doute y a-t-il des causes objectives, mais du coup, paf, je suis encombrée, ce qui m’encombre n’est pas intéressant, il faut s’en débarrasser pour accéder au reste, le reste m’encombre aussi, mais d’une manière différente, et l’encombrement de première couche est si encombrant, je suis si encombrée que je ne peux plus rien faire, j’ai 30 ans, j’aimerais bien être plus claire, mais la honte, vous comprenez : j’ai encore raté ma vie.

Mickaël Vendetta : le tour de France est une télé-réalité sportive (vers 2'30).
Moi : tout peut se lire comme un document autofictionnel.
Éric Loret au sujet de Mickaël Vendetta : une marchandise dont le contenu n'est rien d'autre que son propre message publicitaire (article).
Octavio Paz : Le vrai sujet de la poésie, bien que toujours secret et jamais explicite, est la poésie même (citation).

mercredi 23 mars 2011

Je déteste dire non, cela me donne la sensation blesser les gens. Raison pour laquelle j’ai ensuite tendance à leur proposer de venir faire le ménage chez eux, à supposer qu’ils m’en estiment digne, dans l'espoir de laver de cette manière mon terrible affront. C'était un projet dont le principe était le suivant : tous les auteurs sollicités écrivent un texte à une date prédéfinie, de telle heure à telle heure, sachant que le segment temporel ainsi délimité correspondait exactement à 60 minutes. Chacun chez soi, livraison à l’heure dite, mise en ligne instantanée puis publication dans un ouvrage collectif. De prime abord, le principe de la contrainte, oui. De second abord, cette contrainte en particulier, glurps. Car écrire un texte en une heure, je ne vois pas comment, même rédiger ma liste de courses ça me prend plus de temps, étant donné que pour faire une bonne liste de courses, efficace et fonctionnelle, il convient de faire l’inventaire des stocks, mais aussi de déterminer, pour chaque article pressenti, le rapport optimal entre son poids (si l’ensemble est trop lourd, j’abandonne mes paquets dans la rue, et alors toute l’opération est à recommencer) et sa valeur d’usage (des mouchoirs, c’est léger, mais en salade, ça manque définitivement de croquant), ce qui nécessite des calculs longs et complexes. Surtout, lâcher le texte dans la nature juste après l’avoir terminé, sans le laisser reposer, sans le relire, non non non. Me suis accusée d’être psychorigide, tu veux tout contrôler ma pauvre, oui c’est vrai et alors, où est le problème. Ai également songé à préparer un texte à l’avance et à l’apprendre par coeur afin de le réécrire de mémoire à l’heure convenue, ce qui m’aurait permis de respecter le contrat moral qui m’était proposé (après tout, il n’était nulle part stipulé que le verbe écrire devait nécessairement être compris au sens de créer) tout en assurant mes arrières, les arrières étant, précisément, constituées par le fait de savoir ce que j’envoie. Parce que je ne veux pas rendre public un truc dont j’ignore le contenu, et un texte que je n’ai pas relu à tête reposée est un truc dont j’ignore le contenu, finissez le syllogisme. Mais d’autre côté, tricher, ça aurait non seulement fausser les données de l’expérience, mais aussi en valider l’énoncé. Lequel signifie, je ne peux pas m’empêcher de le penser, quelque chose comme : parce que tu es auteur, nous présupposons à l’avance que ce que tu écriras en une heure sera un texte qu’on pourra étiqueter littérature. Je ne crois pas, ou du moins, pas dans mon cas. Alors je me suis rassemblée, et j’ai fini par dire, non, je ne suis pas la bonne personne, tout ne mérite pas d’être publié.

jeudi 24 février 2011

Petit rattrapage de ces derniers mois.
Fin août - Le texte est terminé.
Fin août - L’éditeur dit oui.   
Septembre - Remise de la version finale.
Octobre - Quatrième et note d’intention.
Décembre - En chemin vers la réunion avec les représentants, note de bas de page il s’agit du moment où l’auteur-cheval vient montrer ses belles dents et sa crinière flamboyante aux parieurs pour les convaincre de miser sur lui, je me perds dans les rues maléfiques du quartier de l’Odéon, j’arrive toute rouge et essoufflée avec mon pull beige le contraste n’est pas très avantageux, résultat perturbée par cette disharmonie chromatique je leur raconte n’importe quoi. C’est-à-dire : tout, sauf ce qu’il y a dans le texte. Genre il y a tant de chapitres et tant de points de vue l’ossature l’architecture la structure ça c’est vraiment essentiel voyez-vous, ah bon je n’ai rien dit du contenu ? POL assis à ma gauche ajoute, ce qui est important à savoir tout de même, ce qu’il ne faudrait pas oublier, c’est que c’est un livre extrêmement drôle, et moi oui oui c’est vrai mesdames et messieurs telle que vous me voyez là ce n’est pas flagrant toutefois je suis positivement spirituelle de l’intérieur, je vous assure.
Janvier - Les épreuves. À la dernière minute, TF repère qu’il y a deux chapitres V à la suite dans la table et donc par voie de conséquence ou plus exactement d’origine, dans le livre aussi. Correction in extremis, personne ne saura que je n'arrive pas à compter au-delà de cinq. 

Un deuxième roman, donc.
Enfin roman, on se comprend.
Mais deuxième, assurément.
Et au mois de mars, avec ça. Un livre printanier. 
Remarquez, ce sera inscrit sur la couverture, roman. 
C’est même moi qui ai fait ajouter la mention.
En effet, étant donné que ce n’est pas moins un roman que l’autre qui était déjà un roman puisque c’était marqué dessus, cela me paraissait s'imposer.

*

Or un deuxième roman, qu’est-ce que ça peut bien être ?
J’ai eu tout le temps d’y réfléchir.

1) C’est une entrée dans une nouvelle dimension géométrique. Parce qu’un point (Tuer Catherine) plus un autre point (VSMT - c’est son nom de code), si on les relie, ça permet déjà de dessiner une droite. Voire le manche d’un balai-brosse.

2) C’est le passage du singulier au pluriel, je ne suis plus l’auteur d’un seul livre unique et orphelin mais de plusieurs, oui de plusieurs, deux c’est déjà le pluriel je vous prie, deux c’est déjà toute une famille, un village, un département administratif, bonjour je suis écrivain j’écris des livres, plusieurs livres, de nombreux livres, quantité de livres, bon d’accord : j’en ai écrit deux.

3) C’est la montée en généralité à partir de deux on peut déjà forger des conclusions élaborer une analyse transversale, désormais j’ai un style une démarche une manière de procéder une vision du monde que dis-je une posture épistémologique et un positionnement clair sur le champ littéraire, je suis une école à moi toute seule.

4) C’est vous avez cru que j’étais une petite rigolote eh bien voyez ce n’était pas un coup d’un soir je remets le couvert et pas qu’un peu, la littérature et moi c’est du sérieux les engagements de longue durée cela ne me rebute pas, vive le mariage !

5) C’est je suis une femme d’expérience qui dorénavant dispense ses bons conseils aux jeunes débutantes, vois-tu poulette j’en suis passée par là moi aussi c’est drôlement pénible je te comprends, cependant écoute simplement la musique du texte comme un coquillage plaqué sur ton oreille, les battements de ton coeur guideront tes mots jusqu’à la lumière, regarde j’ai raté deux fois mon permis de conduire et pourtant j’y suis arrivée.

6) C’est une nette baisse d’intérêt de la part de notre ami Google, 1 970 000 entrées pour « premier roman », et seulement 197 300 pour « deuxième roman » + « second roman » (38 300 + 159 000),  soit une perte sèche de 90%. Là où on peut se consoler, c’est qu’ensuite, globalement, ça continue à baisser (par exemple, « vingt-septième roman » ne récolte que 3200 résultats), sauf pour « dernier roman » (591 000 entrées), toutefois on peut faire remarquer que le terme « dernier » n’étant pas un adjectif numéral, il ne permet pas de déterminer au bout de combien de livres on a le droit d'espérer que quelqu’un se soucie de ce qu’on a bien pu écrire après notre premier roman. 

7) C’est le premier qui n’est pas le premier. Il n’y aura pas de prime au premier roman, pas d’article spécial nouvel auteur, pas de dossier thématique dédié : si le primo-romancier est sexy et vendeur, le deuxio-romancier est juste quelqu’un qui a écrit un livre. Au deuxième, on ne vous découvre pas, vous n’êtes pas une révélation, vous ne faites pas une entrée fracassante en littérature puisque vous y êtes déjà, même si la majorité des gens n’avait pas forcément noté votre présence.

8) C’est j’ai encore pu constater au moyen d’un protocole expérimental des plus sérieux mis en place cet été que dormir une nuit sur deux me rendait verte, je parle de la peau de mon visage, et me donnait la sensation d’avoir une poutre métallique posée sur le front, ce qui est assez fonctionnel au demeurant dans la mesure où cela permet de rester en équilibre, contrairement à la migraine qui a tendance à être asymétrique et perturbe de ce fait la motricité de manière autrement plus handicapante.

9) C’est ma grand-mère qui est persuadée que je vais avoir le Goncourt, elle n’a pas lu le texte mais ce n’est pas grave, elle est sûre quand même.

10) C’est j’ai terminé le manuscrit du premier coup la version finale était la bonne, je n’ai pas cru avoir terminé plusieurs fois, je l’ai écrit très lentement en reprenant beaucoup, beaucoup, mais quand j’ai pensé il est fini, quand je me suis autorisée à penser il est fini, eh bien oui, il était fini. Et ça, vous n’imaginez pas comme c’est une sensation merveilleuse.

11) C’est de graves questions du type, les journalistes qui se sont intéressés au premier, je leur écris quoi, en dédicace ? Juste bien cordialement ça veut dire je te traite comme les autres, alors que tu n'es pas comme les autres, vu que tu as fait un papier sur TC. Cependant, je ne vois pas ce que je pourrais écrire - je vous épargne la liste des options envisagées – et qui ne serait pas susceptible de passer pour une forme de flagornerie. 

12) C’est je suis un peu plus au courant de ce que j’ai voulu faire et je peux dire : je ne pouvais pas faire mieux. Ce qui n’empêche pas le côté s’il vous plaît lecteurs venez rencontrer mon texte il vous attend il vous aime il le mérite, mais en même temps, voilà, je ne pouvais pas faire mieux.

13) C’est il ne me reste plus que 28 romans à terminer avant d’être tranquille, par rapport à 29 de suite je me sens plus détendue concernant la mission divine qui m’a été assignée.
*

Nouveau roman, nouveau blog. Il ne s'agit pas d'un principe général, je ne promets pas de faire pareil à chaque livre. J'avais de grands projets, cependant Blogger n’était pas tout à fait l’outil adapté. Alors c'est du bricolage. Par exemple, la marge ici à droite, j'aurais aimé qu'elle soit remplie jusqu'en bas, mais c'était trop de travail. Et puis il fallait de toute façon changer d’adresse avant le 10 mars. Comme je ne compte pas forcément écrire un roman intitulé CuillèreMurale, on va peut-être pouvoir rester ici un certain temps.